EDITORIAL  (66-4)

 

 

Séance intéressante et très réussie au Dies Academicus de l’université de Neuchâtel ce 1er novembre de l’an de grâce 2014. La rectrice y pousse certes son traditionnel cri de guerre en faveur des femmes, trompette qu’après elle d’autres portent à la bouche : cela devient, au cours des années, tellement lancinant que l’on commence à se dire qu’à la place de nos compagnes aimées et vénérées, on finirait par se sentir vexé d’être choisie à cause de notre sexe et non de nos compétences. Pourtant, on sait depuis si longtemps que la vie est une question de qualité avant d’en être une de quantité, et le Ciel nous est témoin que la qualité n’est pas l’apanage des mâles : l’auteur de ces lignes pourrait enchaîner avec abondance sur l’immense talent de celles qui l’ont guidé sur le chemin de la musique comme sur celui de la vie : mère, grand’mère, tantes et professeurs, en forte majorité des représentantes du beau sexe. Si forte, la majorité, que passé le domaine de la qualité, elle prend facilement aussi le dessus dans celui de la quantité.

 

Puis, on apprend (est-ce une bonne nouvelle pour la musique, maintenant que ceux qui en sortent sont de plus en plus ignorants) que la faculté de théologie, qui n’a plus que 16 étudiants, va disparaître : 150 ans d’une tradition qui a marqué l’Europe protestante tout entière (et même au-delà !) sacrifiée sur l’autel de la rentabilité et repliée sur Genève et Lausanne, où il y a au moins la quantité : de toute évidence la seule catégorie de chiffres encore lisibles par les administrateurs et les politiciens. On se souvient alors qu’il y a à nouveau des centaines de postes d’organistes vacants en Allemagne, mais personne ne les occupe, car ils ne sont pas assez bien payés et les jeunes organistes ne veulent plus travailler le dimanche. Autrefois, ce n’était pas pour gagner de l’argent qu’on devenait musicien.

Une partie de la médecine disparaît aussi de notre Alma Mater : ainsi, tout ce qui a trait au bien-être des âmes et des corps quitte les bords du plus grand lac entièrement suisse. Et il ne reste plus d’autre issue que de faire de l’argent à qui mieux mieux.

 

Un brillantissime Mauro Dell’Ambrogio, secrétaire d’Etat à la formation, brouille les pistes avec habileté, contredisant allègrement les théories qu’on a cru pouvoir extraire de tout ce qui se passe : il dit qu’on a (par exemple) formé à grands frais 2000 femmes médecins qui « restent à la maison à faire des steaks à leurs maris et à leurs enfants alors qu’on manque de médecins »… Tant mieux, mais combien sont-elles à poursuivre une carrière plus ou moins fragile au lieu d’éduquer leurs enfants qui sont abandonnés à eux-mêmes, à des crèches, baby-sitters, à la rue et aux mauvaises fréquentations, et à accueillir leurs époux qui ne trouvant personne au foyer, finissent au bistrot ou ailleurs ?

Quid de la pratique de la musique à la maison ?, et sans mes mère, grand-mère, tantes, etc., aurais-je fait ma demi-heure de piano tous les jours en rentrant de l’école ? Aurais-je appris des centaines de chansons ? Aurais-je entendu dès mon âge le plus balbutiant les sonates de Beethoven jouées au piano ? Aurais-je, plus tard, déchiffré à quatre mains toutes les symphonies de Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Brahms ?

 

Le tout finit avec Didier Burkhalter, notre président de la Confédération et Neuchâtelois passionné, qui voit les choses depuis sa campagne de Chaumont (qui est tout de même située assez haut au-dessus de la ville, loin des sorties tardives de night-clubs) et prêche, entre autres causes généreuses, la multiplication des enfants et la surpopulation des banlieues. Qui va élever tout ce monde, et qui leur apprendra la musique, si chacun est occupé à faire de l’argent et à accélérer la croissance universelle ? Et lorsque les vilains bâtiments que l’on sait si bien construire à Neuchâtel commenceront la conquête des paisibles prairies de Chaumont, faudra-t-il que ceux qui y goûtent le repos du guerrier aillent peupler l’Himalaya ?