EDITORIAL  (66-3)

 

Difficile d’imaginer que lorsque ces lignes paraîtront, ce sera la rentrée, déjà bien sonnée. Tous au travail, avec les interrogations d’usage : on raconte qu’il n’y a plus d’étudiants… mais il y a belle lurette qu’on ne va plus dans le conservatoire de sa ville ; au contraire : il n’y a rien de mal à courir après tel ou tel professeur. Les étudiants sont donc là où sont les (bons) professeurs ? A voir ! Partout, on voit arriver de nouveaux profs, qui abattent un travail formidable, font construire des orgues de différents styles, enthousiasment leurs étudiants, les promènent : au point que, gavés de toute cette information qu’on leur apporte sur un plateau d’argent, on comprend volontiers que ces jeunes n’aient plus trop envie de s’appuyer des stages d’été, ni même de voyager pour voir ce qui se fait ailleurs.

 

Et pourquoi n’étudie-t-on plus l’orgue ? Les Allemands disaient qu’il n’y avait plus de postes. On leur répondait que celui qui choisit la musique pour s’enrichir, ou même simplement pour gagner honnêtement sa vie, faisait fausse route, et que c’est un métier qu’on embrasse par passion, débouchés ou pas : et là, nos braves Germains devraient s’édifier à regarder (malgré tout) le nombre de Français, d’Italiens, d’Espagnols, qui se lancent dans le métier alors que les postes d’organistes, s’il y en a, cela ne paie pas.

 

Alors, on fait ce métier pour avoir je ne sais quoi : le prestige d’une tribune, un instrument pour travailler, ou – horribile dictu – un endroit à partir duquel se livrer au honteux commerce des échanges ? Je dois dire que je préfère tout de même la passion, même si elle porte parfois la tempête.

 

Mais il y a aussi de bonnes nouvelles, et la roue tourne. Les derniers périodiques suisses alémaniques et allemands sont pleins d’annonces de postes au concours, et pas que dans les villages du fin fond de l’Emmental. Evidemment, il faut prendre quelques engagements, diriger les chorales, les fanfares et les groupes de jeunes. Souvent, on lit des choses comme « doit savoir se prêter au travail d’équipe », « doit être ouvert à toutes les expressions musicales », etc., etc., et on frémit en pensant à ce que ces phrases anodines peuvent bien cacher. Et – il ne manquait plus que ça – il faut encore être présent le dimanche ! Ma fi ! on ne fait pas d’omelette…

 

Ah, mais il y a toujours l’enseignement. Mais pour trouver un vrai poste pour enseigner l’orgue, il faut avoir un peu de chance, et après tout, il n’y en a pas tellement en Europe. Pas tellement, mais il y en a, et puisque ce n’est pas mon mérite mais le leur, j’aime bien penser que mes anciens élèves sont maintenant profs à Zurich, à Lucerne, à Mayence, à Hannovre, à Lyon…

 

Ou la carrière ! On en rêve, et oui, c’est chouette, mais il y a aussi les pénibles départs à 4 h du matin, les trains et les avions ratés ou annulés, les orgues affreuses, les concerts d’une heure et demie pour lesquels on vous donne deux heures de préparation au milieu de la nuit, les cachets misérables...

 

Mais il y a aussi les amis, les paysages, les bonnes bouffes, les découvertes, les belles orgues, les beaux édifices, et au bout de tout cela, même la joie de rentrer chez soi.

 

Alors…

 

Allez, on rempile !